Comment arrêter de se dévaloriser ?

by | Jul 29, 2026 | Détresse émotionnelle | 0 comments

Comment arrêter de se dévaloriser ?

Je me souviens précisément du moment où j’ai compris que j’avais un problème.

C’était une conversation de trente secondes, à la sortie d’une formation que je venais d’animer. Une participante s’approche et me dit quelque chose de simple : que ça lui avait fait du bien, qu’elle repartait avec des choses.

Et je me suis entendu répondre : « Ah, c’est gentil, mais bon, j’ai été un peu brouillonne dans la deuxième partie, puis j’ai manqué de temps sur le dernier exercice… »

Elle a eu un petit air décontenancé. Elle est repartie. Et moi je suis restée là, avec cette sensation étrange d’avoir refusé un cadeau qu’on venait de me tendre, et pire, d’avoir un peu humilié la personne qui me l’offrait, comme si son jugement ne valait rien.

Ce soir-là, en repassant la scène dans ma tête, j’ai réalisé quelque chose de dérangeant : je n’avais pas menti. J’avais vraiment été brouillonne dans la deuxième partie. Mais sur trois heures de formation, mon cerveau n’avait retenu que ça. Il n’avait pas fait une erreur de jugement. Il avait fait un tri.

La dévalorisation n’est pas un manque de confiance

C’est l’idée reçue la plus tenace sur le sujet : on croit que se dévaloriser, c’est manquer de confiance en soi, et qu’il suffirait donc d’en « avoir plus ».

Sauf que ça ne colle pas. J’ai rencontré des gens extrêmement compétents, objectivement brillants, avec des preuves de leur valeur plein les mains, qui se dévalorisaient exactement de la même façon. Les preuves ne changeaient rien.

Parce que la dévalorisation n’est pas un vide. C’est une activité. Quelque chose qu’on fait, activement, plusieurs fois par jour. Et quand un comportement se répète autant, avec autant de constance, ce n’est jamais gratuit. Ça rapporte quelque chose.

Voici une question qui m’a beaucoup aidé : à quoi ça me sert ?

Ce que ça protège

Quand je me suis posé cette question honnêtement, les réponses sont arrivées vite…

Ça me protège de la déception. Si je pars du principe que je vais rater, je ne peux pas être surprise. Le pire scénario est déjà installé, il n’y a plus de chute possible. Se dévaloriser, c’est une forme d’assurance émotionnelle : je paie une prime quotidienne en estime de moi pour ne jamais avoir à encaisser un choc.

Ça me protège du jugement des autres. Si je le dis avant eux, ils ne peuvent plus me le dire. Le « j’ai été brouillonne » sorti à la seconde où on me complimente, c’est une frappe préventive. Je descends de mon propre piédestal avant que quelqu’un me pousse.

Ça me protège du risque. Tant que je ne vaux pas grand-chose, je n’ai pas à essayer pour vrai. Je n’ai pas à postuler, à proposer, à me montrer. La dévalorisation est un formidable alibi : elle me dispense de me confronter à ce que je suis réellement capable de faire, et donc de découvrir mes vraies limites, ce qui serait autrement plus douloureux.

Et ça me protège de la responsabilité de réussir. Parce que si je réussissais, il faudrait continuer. Il faudrait tenir le niveau. Rester petite, c’est aussi rester tranquille.

Voir tout ça a été inconfortable, mais ça a changé mon rapport au problème. Je n’étais plus quelqu’un de « cassé » à réparer. J’étais quelqu’un qui utilisait une stratégie coûteuse mais efficace, et qui pouvait, éventuellement, choisir d’en essayer une autre.

La loyauté invisible

Il y a une autre chose, plus souterraine, que j’ai mis longtemps à voir.

Dans certaines familles, il existe une règle non écrite : on ne se prend pas pour un autre. Se valoriser, c’est manquer d’humilité. Réussir trop visiblement, c’est trahir. Il y a des milieux où « il se pense bon » est une insulte grave.

Quand on grandit là-dedans, se dévaloriser n’est pas seulement une protection. C’est un acte d’appartenance. Une manière de rester des leurs. Et se mettre à s’estimer, c’est vivre une sensation confuse de déloyauté, comme si on quittait quelqu’un.

Je le dis parce que si tu as déjà ressenti un malaise, pas de la fierté, un malaise, au moment de réussir quelque chose, ce n’est peut-être pas de l’imposture. C’est peut-être de la loyauté.

Ce qui va réellement aider

Passer de l’évaluatif au descriptif. C’est le changement le plus concret que je connaisse. Au lieu de me juger, je décris. Pas « j’ai été nulle à cette réunion », mais « j’ai parlé deux fois, j’ai perdu le fil une fois, j’ai posé une bonne question à la fin ». Ce n’est pas positif ou négatif, c’est factuel. Et le fait est presque toujours plus doux que le jugement, sans être un mensonge. Ton cerveau ne peut pas argumenter contre une description.

Traquer le « toujours » et le « jamais ». « Je rate toujours ça. » « Je n’y arrive jamais. » Ces deux mots sont la signature de la voix qui te dévalorise, parce qu’ils transforment un événement en identité. Quand je les repère, je pose une seule question : toujours ? Nomme-moi trois fois. Souvent, je n’y arrive pas.

Garder des traces. J’ai un dossier, pas très glamour, où je mets les retours des gens : courriels, messages, commentaires de participants. Pas pour me flatter : pour avoir des preuves. Parce que ma mémoire, elle, fait le tri à l’envers. Elle archive méticuleusement les échecs et laisse s’évaporer les réussites. Le dossier est un contrepoids à un système de classement défectueux.

Recevoir un compliment sans rien ajouter. Juste « merci ». Point. Pas de « oh mais non », pas de nuance, pas de correctif. C’est un exercice minuscule et étonnamment difficile : la première fois, j’ai eu la sensation physique de mentir. Et laisser quelqu’un dire du bien de toi, c’est aussi lui faire l’honneur de croire qu’il sait ce qu’il dit.

Ce qui reste, à la fin

Je ne vais pas te dire que je ne me dévalorise plus. Ce serait faux, et tu le sentirais.

Ce qui a changé, c’est que je reconnais la voix quand elle parle. Avant, je la prenais pour de la lucidité, j’étais persuadée d’être simplement réaliste, plus honnête que les autres sur mes défauts. C’était le piège le plus efficace : la dévalorisation se déguise toujours en objectivité.

Aujourd’hui, quand elle démarre, je sais que ce n’est pas un constat. C’est une habitude. Et une habitude, ça ne se combat pas, ça se remplace lentement.

Si tu te reconnais dans ce texte, retiens au moins ceci : cette voix n’est pas la vérité sur toi. C’est une stratégie que tu as construite, souvent très jeune, pour te protéger de quelque chose de réel. Elle a eu son utilité. Elle en a peut-être encore un peu. Mais elle n’est pas toi, et elle n’a pas le dernier mot.

C’est précisément ce genre de mécanisme, repérer d’où vient la voix, comprendre ce qu’elle protège, et apprendre à s’adresser à soi autrement, qu’on travaille dans une démarche de relation d’aide.